20/11/2010

Les frontières de Bruxelles

par Alain Maskens

Bruxelles est-elle historiquement une ville de Flandre ?

S’agissant des frontières régionales de Bruxelles, il est un mythe auquel il faut d’urgence tordre le cou. Il faut lui tordre le cou, car il est profondément ancré dans les mentalités, non seulement en Flandre mais même dans le reste du pays, en sorte que toute réflexion rationnelle sur ce sujet en devient impossible. Or il faut réfléchir à la position des frontières de Bruxelles : en cas d’autonomie accrue des Régions, la position actuelle des frontières doit être revue en conséquence, et cela sur la base de critères de bonne gouvernance, de justice financière, et d’adhésion démocratique des populations concernées.

Quel mythe ? On peut le formuler ainsi :

« Bruxelles fait partie de la Flandre aussi bien sur le plan géographique qu'historique »

Si c’était vrai, réclamer l’élargissement de la Région bruxelloise ne pourrait être perçu par la Flandre que comme une revendication territoriale provocante, dangereuse et vaine.

Mais voilà : la réalité géographique et historique est tout autre. J’y ai fait allusion dans une note précédente, mais je voudrais y revenir ici de manière détaillée et bien documentée, tant ce point est aujourd’hui crucial.

Les faits

Qu'en est-il réellement de l’histoire des frontières territoriales de nos contrées ? C’est-à-dire les zones géographiques dont les habitants étaient unis dans une même communauté de destin, une même organisation de vie, soumis aux mêmes princes et aux mêmes lois.? Pour le préciser, j’ai noté ci-dessous à quelles entités territoriales appartenaient les principales villes du pays, en remontant de cent en cent ans à partir de janvier 1980, soit immédiatement avant la délimitation du territoire des régions wallonne et flamande (loi spéciale du 8 août 1980). Ce survol indique les principales tendances, négligeant les modifications de durée limitée, comme par exemple l’occupation française sous Napoléon, ou la période orangiste. Pour chaque ville, on lira ci-dessous d’une part l’entité territoriale principale, et ensuite la subdivision de premier niveau. Eu égard aux polémiques actuelles, nous interrogerons donc l’histoire, de siècle en siècle, avec en tête cette question principale: Bruxelles est-elle ville de Flandre?

En 1980

En 1980, Bruxelles, Bruges, Gand, Anvers, Liège, Namur, Tournai, ... font partie d’une même entité politique, la Belgique.

1980

- Bruxelles est située en province de Brabant; elle est capitale de la Belgique.

- Louvain est située en province de Brabant

- Wavre est située en province de Brabant

- Gand est située en province de Flandre Orientale

- Bruges est située en province de Flandre Occidentale

- Anvers est située en province d’Anvers

- Namur est située en province de Namur

- Mons est située en province de Hainaut

- Tournai est située en province de Hainaut

- Turnhout est située en province d’Anvers

- Hasselt est située en province de Limbourg

- Arlon est située en province de Luxembourg

- Liège est située en province de Liège.

En 1880

En 1880, Bruxelles, Bruges, Gand, Anvers, Liège, Namur, Tournai, ... font partie d’une même entité politique, la Belgique.

- Bruxelles est située en province de Brabant; elle est capitale de la Belgique.

- Louvain est située en province de Brabant

- Wavre est située en province de Brabant

- Gand est située en province de Flandre Orientale

- Bruges est située en province de Flandre Occidentale

- Anvers est située en province d’Anvers

- Namur est située en province de Namur

- Mons est située en province de Hainaut

- Tournai est située en province de Hainaut

- Turnhout est située en province d’Anvers

- Hasselt est située en province de Limbourg

- Arlon est située en province de Luxembourg

- Liège est située en province de Liège.

En 1780

En 1780, Bruxelles, Bruges, Gand, Anvers, Namur, Tournai, ... font partie d’une même entité politique, les Pays-Bas autrichiens. Liège fait partie de la principauté de Liège.

1780

- Bruxelles est située en duché de Brabant; elle est capitale des Pays-Bas autrichiens.

- Louvain est située en duché de Brabant

- Wavre est située en duché de Brabant

- Gand est située en comté de Flandre

- Bruges est située en comté de Flandre

- Anvers est située en marquisat d’Anvers

- Namur est située en comté de Namur

- Mons est située en comté de Hainaut

- Tournai est située en seigneurie de Tournai

- Turnhout est située en duché de Brabant

- Hasselt est située en principauté de Liège

- Arlon est située en duché de Luxembourg

- Liège est située en principauté de Liège.

En 1680

En 1680, Bruxelles, Bruges, Gand, Anvers, Namur, Tournai, ... font partie d’une même entité politique, les Pays-Bas espagnols. Liège fait partie de la principauté de Liège.

- Bruxelles est située en duché de Brabant; elle est capitale des Pays-Bas espagnols.

- Louvain est située en duché de Brabant

- Wavre est située en duché de Brabant

- Gand est située en comté de Flandre

- Bruges est située en comté de Flandre

- Anvers est située en marquisat d’Anvers

- Namur est située en comté de Namur

- Mons est située en comté de Hainaut

- Tournai est située en seigneurie de Tournai

- Turnhout est située en duché de Brabant

- Hasselt est située en principauté de Liège

- Arlon est située en duché de Luxembourg

- Liège est située en principauté de Liège.

En 1580

En 1580, Bruxelles, Bruges, Gand, Anvers, Namur, Tournai, ... font partie d’une même entité politique, les Pays-Bas espagnols. Liège fait partie de la principauté de Liège.

1580

- Bruxelles est située en duché de Brabant; elle est capitale des Pays-Bas espagnols.

- Louvain est située en duché de Brabant

- Wavre est située en duché de Brabant

- Gand est située en comté de Flandre

- Bruges est située en comté de Flandre

- Anvers est située en marquisat d’Anvers

- Namur est située en comté de Namur

- Mons est située en comté de Hainaut

- Tournai est située en seigneurie de Tournai

- Turnhout est située en duché de Brabant

- Hasselt est située en principauté de Liège

- Arlon est située en duché de Luxembourg

- Liège est située en principauté de Liège.

En 1480

En 1480, Bruxelles, Bruges, Gand, Anvers, Namur, Tournai, ... font partie d’une même entité politique, les Pays-Bas bourguignons. Liège fait partie de la principauté de Liège.

1480

- Bruxelles est située en duché de Brabant

- Louvain est située en duché de Brabant

- Wavre est située en duché de Brabant

- Gand est située en comté de Flandre

- Bruges est située en comté de Flandre

- Anvers est située en duché de Brabant

- Namur est située en comté de Namur

- Mons est située en comté de Hainaut

- Tournai est située en seigneurie de Tournai

- Turnhout est située en duché de Brabant

- Hasselt est située en principauté de Liège

- Arlon est située en duché de Luxembourg

- Liège est située en principauté de Liège.

Durant la période féodale

Durant la période féodale qui précède les Etats-Bourguigons (10-13ème siècle), Bruges et Gand font partie du comté de Flandre, sous influence française. Le duché de Brabant (Bruxelles, Louvain, Nivelles, Anvers, Turnhout..), le comté de Hainaut (Mons), le comté de Namur, le comté de Looz (Hasselt), la principauté de Liège, le comté d’Arlon, le comté de Luxembourg, constituent autant de principautés autonomes, sous influence germanique.

Période féodale

L’analyse

Ce qui frappe dans ce survol historique, c’est la permanence, dans nos contrées, d’une manière d’autonomie régionale ou provinciale pendant pratiquement mille ans. Le comté de Flandre, le duché de Brabant, le comté de Hainaut, le duché de Luxembourg, la principauté de Liège, le marquisat de Namur, la seigneurie de Tournai, le comté de Hainaut, autant d’entités qui apparaissent ou se développent au début du deuxième millénaire, et sont encore partiellement identifiables aujourd’hui.

Situées à la limite entre les zones d’influence française et germanique (voir le trait noir dans la carte de 1480), elles seront en permanence convoitées par ces deux entités. Leurs souverains devront allégeance tantôt au royaume de France, tantôt à l’empire germanique. Ensuite et progressivement, ces provinces seront regroupées, d’abord sous la couronne d’un prince unique (depuis les ducs de Bourgogne), sans perdre leur autonomie, enfin dans la création de l’Etat belge (après les courts épisodes français et hollandais).

Le contexte international qui présidera à cette construction de zones autonomes et à leur regroupement progressif ne changera guère depuis 843 (Traité de Verdun). Au cours de cette année, l’empire de Charlemagne sera partagé en trois, faisant de la Lotharingie et des principautés qui s’y développeront par la suite une zone tampon entre les influences française et germanique.

Il est intéressant de noter que le comté de Flandre constituait l’extrémité septentrionale de la France, tandis que les autres provinces allaient se constituer sur les restes de la Lotharingie, et dès lors sous influence germanique, suite à l’extinction de la lignée de Lothaire[1]. L’actuelle Wallonie et le Brabant furent ainsi germains, et la Flandre française.

Enfin, considérée sous l’angle territorial, on notera la remarquable permanence de l’entité brabançonne, qui réunit sur son territoire depuis près de mille ans des villes comme Wavre, Louvain ou Bruxelles, Nivelles, Tirlemont, Diest ou encore Aerschot. Ainsi, et contrairement à ce que pourraient donner à croire certaines prises de position politiques actuelles, Bruxelles et le Brabant ne firent à aucun moment partie de la Flandre, que l’on parle du comté historique ou des provinces qui lui ont succédé.

De ce point de vue, un éventuel rattachement définitif de la périphérie bruxelloise à la Flandre correspondrait non à un retour à une situation préexistante, mais plutôt à une annexion territoriale au prétexte de l'homogénéité ou de la protection linguistique.

(Les données géographiques et historiques présentées ici ont été publiée dans Monoflamands et Monowallons? Errances et dangers des idéologies mono-identitaires. La Longue Vue, Bruxelles, 2000 . On y retrouvera les références aux travaux géographiques et historiques sur lesquels je me suis basé pour cette analyse).

5 commentaires - commentaren - comments:

fluffy82 said...

Très beau texte... Mais vous oubliez de mentionner deux choses importantes:

1) oui, la Flandre a été "sous influence française" pendant longtemps; mais le peuple a toujours été néerlandophone (qu'il soit du néerlandais, flamand, middelnederlands,...)
2) de la même façon, vous avez raison que Bruxelles faisait partie du Duché de Brabant. Mais vous n'y racontez pas que ce "pays" elle aussi était majoritairement néerlandophone. À cette époque, on trouvait même une majorité de néerlandophones à Wavre, Waterloo, Ellezelles etc.

C'est bien d'utiliser l'histoire comme argument, mais il faut tout utiliser et ne pas oublier des "détails" importants.

adk said...

Il faut cesse de jeter de l'huile sur le feu par simple ignorance. L'ignorance est mère du vice, tout le monde le sait.
Il y a un très bon article sur Wikipedia en englais sur la francisation de Bruxelles, à lire absolument. C'est extrêmement instructif à propos de la dernière période et éclaire très bien les revendications flamandes.

Alain Maskens said...

@fluffy82. Merci pour votre commentaire. Vous avez raison de le signaler, il y a encore de nombreux faits historiques à rappeler, tant ils sont mal connus. Mon propos, dans ce texte, était précisément de rappeler un de ces faits mal connus : le passé politique et administratif de Bruxelles a été brabançon et non intégré à la Flandre. Au moyen-âge, presque toutes les communes de BHV étaient déjà rassemblées dans une même entité administrative, l’Ammanie de Bruxelles. Ceci ne remet nullement en cause le passé linguistique de Bruxelles, dont le peuple parlait un dialecte proche du flamand, les savants travaillaient en grec et latin, les responsable politiques fonctionnaient en flamand, en espagnol, en français (selon les époques ou leurs interlocuteurs), et les commerçants parlaient la langue de leur client, de préférence …


@adk. Je ne suis pas sûr de vous comprendre. Mon article ne parle que de la frontière régionale, au sens de territoire administratif et politique, pas de la frontière linguistique. S’il y a dans les faits que j’avance sur ce sujet des erreurs, je vous serai reconnaissant de bien vouloir me le signaler.
Pour plus de clarté, rappelons que ce n'est pas une, mais plusieurs frontières qui enserrent Bruxelles. Sur le plan constitutionnel, le concept de Région est distinct de celui de territoire linguistique, et la frontière linguistique n'est pas la frontière régionale. Si, aujourd'hui, leur tracé coïncide, rien n'impose qu'il en soit ainsi. Un tracé opportun et juste sur le plan linguistique ne l'est pas nécessairement sur le plan de la gestion de matières régionales, et inversement. Dans mon article, je ne mets pas en cause la frontière linguistique. Je rappelle tout simplement l’historique de la frontière régionale, ou ce qui l’a précédé.

Eustache Daly said...

" occupation française sous Napoléon, ou la période orangiste "

J'ai arrêté la lecture à ce moment là...
Pourquoi ne pas inverser les termes ?
Si l'Histoire est correctement rapportée, vous devriez écrire période française et occupation orangiste. La période française a fait l'objet d'un plébiscite (relire le décret Garrat) et l'occupation orangiste a été imposée et s'est terminée par une guerre civile. Non ?
Pourquoi tant de tendresse à l'égard des Bataves ?
Parleraît-on de "période allemande" entre 1914 et 1918 ou 1940 ert 1945 ?

Wal said...

@ Fluffy82 :

Oui, comme tu dis, des "détails", en effet. Qu'est-ce que la langue a à voir dans le débat?! Soyons honnêtes, la Flandre actuelle ne réclame pas Bruxelles :
1/ pour des raisons historiques, comme explicité ci-dessus
2/ pour des raisons de "rattachement" logique et/ou sentimental de la population bruxelloise au reste des Flamands
3/ mais bien pour des raisons ECONOMIQUES

--> je repose ma question, qu'est-ce que la langue a à voir là-dedans?! Et quand bien même, c'est un "détail" important -et je suis tout à fait d'accord- en quoi cet aspect "humain" entre en considération dans des problématiques aussi "artificielles" que le tracé de frontières?
La langue originelle dans les actuels "Etats-Unis d'Amérique", était-ce l'anglais?! Je ne pense pas, et pourtant...
Y a un moment où il faut voir les réalités des populations, des flux migratoires, et ce qui a amené ces flux migratoires. Comment voulez-vous faire peser dans la balance, aux yeux de la population actuelle bruxelloise, cet aspect linguistique complètement obsolète et non-pertinent? Si on met ça en avant, alors qu'on rende le pouvoir aux Indiens d'Amérique par exemple, qui eux ont complètement été écrasés par les "immigrés" européens! Or, les francophones qui ont "envahi" Bruxelles ou même les actuelles communes flamandes actuelles, eux l'ont fait de manière tout à fait démocratique et aucune politique n'a été mise en place pour favoriser l'apprentissage du néerlandais! Et maintenant, on fait des pieds et des mains car soi-disant la "culture" et le langue flamandes se perdent!
Allons, arrêtons ces hypocrisies, et si vraiment cet aspect linguistique est tellement important (et encore une fois, je le pense sincèrement, je me fais juste l'avocat du diable ici), alors dans ce cas développons un VRAI bilinguisme dans le pays, et ce dès le plus jeune âge!
Mais QUI aurait pu décréter ça depuis longtemps? Et préserver sa langue et sa culture en même temps?...