"Wie Nederlands spreekt hoort erbij, wie geen Nederlands spreekt hoort tot een 'andere' groep"
Amin Maalouf :
“Chacun d’entre nous devrait être encouragé à assumer sa propre diversité, à concevoir son identité comme étant la somme de ses diverses appartenances, au lieu de la confondre avec une seule, érigée en appartenance suprême, et en instrument d’exclusion, parfois en instrument de guerre”
La promotion du nationalisme identitaire par la N-VA, par le CD&V, et par les tenants de la « nation francophone » m’amène à reprendre ici quelques extraits d’un texte rédigé en… 1999.
« … L’année écoulée m’a frappé en particulier par la progression de l’extrême droite dans plusieurs pays en Europe: outre la Flandre, elle a progressé en Autriche, au Danemark, en Espagne, en Norvège et en Suisse notamment, mais également en Turquie, en Bosnie. Et des partis ultra-nationalistes se retrouvent en fait au pouvoir dans de nombreux pays hors Europe. Et cela, malgré le fait que s’étalent régulièrement sous les yeux de tous les drames qu’entraînent de telles dérives. Au Rwanda, en Bosnie, au Kosovo, en Afghanistan, au Cachemire, à Timor, au Sri Lanka, en Tchétchénie...
Attention : il y a nationalisme et nationalisme.
La (re)valorisation des racines, les sentiments d’appartenance, contribuent de manière fondamentale à la richesse humaine des individus et des sociétés. La conscience d’être membre solidaire d’une communauté nationale, d’y exercer une responsabilité citoyenne, sont à la base des diverses expressions politiques. Tant que la défense ou la promotion d’une culture, d’une langue, d’une religion, d’un groupe ethnique, d’un pays, ne se fondent pas sur l’exclusion des autres, on ne peut qu’applaudir. Sinon, le pire est à craindre. On passe vite de la légitime défense à “légitime offense”.
Quand donc se fait la bascule? Dès qu’un groupe de pression tente d’ériger une appartenance en un absolu, pur, exclusif donc de tout autre, et d’en faire la base de la réflexion et de l’action publiques ou politiques. Cette appartenance se mue alors dans l’imaginaire collectif en une “identité” pure et exclusive, fondée sur une différenciation originelle et fondamentale. C’est ce que je propose ici d’appeler les “idéologies mono-identitaires”. J’emploie ce terme plutôt que nationalisme, car ce dernier comporte diverses significations, qui ont elles-mêmes évolué au cours du temps. Certaines, positives, se rapprochent du patriotisme constructif; d’autres au contraire évoquent ce sentiment qu’exploitèrent les fascistes et les nazis. En outre, le terme “mono-identitaire” précise bien l’essence du danger, qui réside non dans le fait de revaloriser des racines, des appartenances, mais plutôt de résumer les individus à une seule de leurs identités possibles. Cette définition enfin englobe le concept de “racisme”, tout en s’étendant à l’ensemble des critères identitaires (langue, religion, nation, culture...) que l’on pourrait exploiter pour mobiliser contre “l’autre”. Et il s’agit bien d’idéologies, créations de l’esprit destinées à sous-tendre une action politique.
Ce sur quoi je voudrais insister ici, le cri d’alarme que je voudrais lancer, est le suivant: tout ce qui, en n’importe quel point du monde, exprime un comportement de type mono-identitaire, augmente progressivement la tolérance mondiale au discours ultra-nationaliste ou raciste. Et la probabilité que surviennent les drames croît en proportion. En 1940, il y avait bien sûr un Hitler. Mais Hitler ne fut possible que suite à la montée progressive et généralisée des nationalismes et du discours identitaire ou de l’accoutumance au discours identitaire. Et cela, ce fut la responsabilité de chaque individu, chaque jour, au cours des ans. Permettez-moi cette image: lorsqu’arrive l’orage, la foudre se matérialise toujours en un point particulier, arbre élevé, clocher, rocher en saillie. Mais ce n’est pas le rocher qui crée l’orage. Mais bien l’accumulation de micro-charges électriques au sein de chacune des innombrables gouttelettes qui constituent les nuages. Dans le ciel d’Europe, les nuages me semblent de plus en plus chargés.
Et la limite est très étroite entre la promotion d’une communauté, d’une langue, d’une culture, et la mise en place d’un projet mono-identitaire de plus en plus sectaire et exclusif. De nombreux exemples historiques sont là pour nous le rappeler.
Attention: que ce soit le symptôme léger de la moquerie, du refus de considérer le point de vue de l’autre, que ce soit au contraire le plus pur des racismes avérés, n’avons-nous pas tous, à des degrés divers, des tendances à l’exclusion de l’autre, des tendances au repli mono-identitaire? Le progrès vers une société démocratique, solidaire, juste, passe par un examen de conscience de chacun.
Et ce qui vaut pour les individus, vaut pour les partis politiques. Il faut être naïf pour croire que tous les mauvais extrémistes sont au Vlaams Blok ou au Front National, et tous les bons démocrates dans les autres partis. Si le discours dominant se définit en mono-identité contre l’autre, si la tolérance envers les minoritaires n’existe guère, quelles qu’en soient les “bonnes” raisons, on ouvre la voie aux pires excès. Pour éviter les dérives, il ne suffira pas que les partis démocratiques “évitent le discours raciste”: il faudra qu’ils abandonnent résolument l’idéologie et le discours mono-identitaires. Ce n’est que sur une toile de fond très clairement démocratique et humaniste qu’apparaîtra nettement le caractère outrancier du discours des partis xénophobes et racistes.
Quelque noble et généreux que puisse être l’engagement en faveur d’une appartenance particulière, le danger de la dérive mono-identitaire doit donc imposer la plus grande des prudences. Bien des partis démocratiques auront tendance à dire: “Tout ceci ne concerne que les partis extrémistes. Nous, nous sommes démocrates (car “ non racistes”ou “non xénophobes”).” Mon point de vue est différent: tous ceux qui sont actifs dans la sphère publique, journalistes, politiciens, enseignants, tous doivent prendre leurs distances de façon nette par rapport à l’idéologie et au discours mono-identitaires. A fortiori s’ils se réclament d’une idéologie démocratique.
Extraits de “Monoflamands et Monowallons, errances et dangers des idéologies mono-identitaires", paru en 2000. Lisible sur : http://www.dnao.be/french/accueil.htm. Nederlandstalige versie: http://www.dnao.be/dutch/index_boek.htm








