par Alain Maskens
Nous aspirons tous à sortir de l’isolement, et donc à faire partie, à nous sentir membres, de groupes divers. “Qui se ressemble s’assemble”: c’est vrai de toutes sortes de ressemblances, de points communs. Ce sera l’appartenance à une même famille, une communauté religieuse, un club sportif, un cercle culturel, un parti, un syndicat, à l’association des anciens d’un collège ou d’un régiment. Comme pour les appartenances à des communautés linguistiques, d’origine maternelle ou culturelle, ces appartenances vont naviguer sur la vague des possibilités nouvelles de communication. Autant les communications de masse (télévision) que les réseaux personnalisés (sur Internet).
Je voudrais dans cette brève note mettre en évidence deux traits majeurs de cette évolution.
Les “réseaux atopiques”
Par ce néologisme, je voudrais exprimer cette indépendance de plus en plus marquée du réseau d’appartenance vis-à-vis d’un lieu particulier. Cette indépendance avait déjà été induite par la plus grande mobilité des populations et la multiplication des mariages mixtes[i],[ii]. Elle va être sur-multipliée par l’Internet. Clubs d’échecs, philatélistes, experts en sanscrit ou décodeurs du génome, sectes millénaristes ou anciens de Berkeley, l’Internet peut offrir à chacun les liens nécessaires, même s’il s’agit d’une poignée d’individus répartis sur plusieurs continents.
Ainsi, le village “physique” et le village “relationnel” se différencient de plus en plus. Je cite Yves Brunsvick et André Danzin: “On assiste paradoxalement à un retour du territoire selon Max Weber: espace mental et social dont tous les membres partagent les règles, les rites, les valeurs et les projets. Les frontières physiques s’effacent, le territoire se définit par les valeurs et les codes culturels… La mutation est particulièrement sensible en Europe, où les états-nations s’étaient efforcés de fournir un cadre de comportements moraux et culturels identitaires, alors que l’on assiste à des regroupements spécialisés correspondant à des fragmentations dont les racines s’alimentent en dehors du territoire national.”[iii]
Cette évolution recèle des potentialités extraordinaires sur le plan de la culture. En effet, elle devrait permettre que survivent des coutumes, des langues, des traditions, des idées et des inventions qui auraient sans doute péri dans l’univers des grands nationalismes, des mass medias, ou du “marché global” du XXe siècle. Il suffira de quelques individus motivés. L’informatique et Internet leur procureront plus de possibilités de communication et d’archivage que n’en avaient au moyen âge l’ensemble de toutes les abbayes bénédictines réunies.
Dans le même temps, on assiste, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, à un découplage quasi total entre le pouvoir politique et la circulation de l’information et des idées. Je n’hésiterais pas à parler ici d’une véritable révolution “copernicienne”. Ne l’oublions pas: depuis la découverte de l’élevage et de l’agriculture, la majorité des individus étaient quasiment “vissés” à leur territoire. En outre, il ne disposaient guère de possibilités de communiquer avec l’extérieur. Or, c’est sur la base des territoires qu’ont toujours été fondés ou exercés les pouvoirs politiques. Les individus y demeuraient donc sous la dépendance totale des autorités locales, des “maîtres du lieu”. Non seulement pour les questions de gestion ou de politique, mais pour tous les choix liés à la vie personnelle: que l’on parle d’appartenance religieuse, linguistique, culturelle ou autre. Là où régnaient les alliés de l’Eglise catholique, là régnait l’Inquisition. Certains régimes aujourd’hui encore tentent de créer autour de leurs territoires des barrières à la circulation des idées, des cultures ou des langues. Pensons à l’interdiction des antennes paraboliques en Iran, à la totale réclusion des femmes afghanes, au contrôle de l’accès à Internet en Chine, à l’interdiction de distribuer par le câble certaines chaînes de télévision francophones à la périphérie de Bruxelles.
La re-découverte de la communauté de proximité[iv]
Paradoxalement, cette séparation de plus en plus nette entre réseau local réel et réseau virtuel pourrait remettre en valeur la vraie nature du réseau de proximité, celui-là même qui constitue la plus évidente des appartenances, l’appartenance à l’espace de notre existence physique: lieu de résidence, village, quartier, ville, tribu nomade. Car c’est là que l’individu vit sa vie, et participe de la vie collective de base. C’est là que se jouent les plus fortes solidarités. Quand survient la tornade, le gel, la maladie, la panne de courant ou le tremblement de terre, que l’on parle grec ou turc, flamand ou français, qu’on soit polonais ou marocain, les mêmes liens, fondamentaux, vitaux, sont appelés à jouer. Quand on parle d’implanter un aéroport, un incinérateur, ou une décharge, tout le monde est concerné. Et quand arrive la grande fête, le carnaval, tandis que les autres identités sont remisées avec discrétion sous les masques bariolés, c’est le lieu, la rue, le quartier, la ville à nouveau qui deviennent la première appartenance.
En parallèle avec l’explosion du virtuel planétaire, c’est donc le retour en force du réel, de l’espace de vie, du lieu, de la région. Le café de quartier, la paroisse, le centre culturel, la petite école, autant de centres de ralliement purement locaux[v].
Dans le domaine du spectacle et de la musique, on retrouve ce même besoin d’insertion dans une communauté humaine de proximité. Ainsi, on peut accéder au spectacle du monde devant sa télévision ou son ordinateur, et pourtant les salles de cinéma ne désemplissent pas. De même, le théâtre reste populaire, lui qui parvient à maintenir une proximité humaine entre l’oeuvre, les acteurs, et les spectateurs[vi]. Autre exemple encore, le toujours actuel engouement pour la participation à des chorales d’amateur. Les remarquables choeurs formés à Bruxelles par des fonctionnaires de la Commission européenne constituent ici un symbole particulièrement frappant.
Le domaine économique participe du même paradoxe: la mondialisation renforce l’importance de certains facteurs locaux[vii]. C’est au niveau local que peut se décider au mieux une politique de l’emploi adaptée. C’est au niveau local que s’organise au mieux la solidarité envers les exclus et les démunis, solidarité proche et donc plus humaine. Comme l’écrit Martine Théveniaut-Muller, “Le territoire est une oeuvre sociale produite dans la durée.”[viii]
Le lieu, la région: “chez nous”
Une des appartenances les plus marquantes, qui laissera dans notre identité d’adulte des traces profondes, est celle qui nous rattache aux lieux et aux personnes qui ont entouré notre petite enfance. Ils correspondent aux premières couleurs, aux premières odeurs, aux premières musiques, aux premiers mots, aux premières amitiés que nous avons découverts. Ils sont indissociablement liés à l’image de la mère, du père, ou à défaut de ceux qui les ont remplacés. A cet âge, nous pensions encore que nos parents pourraient maintenir autour de nous, à jamais, ce monde bienveillant et rassurant. C’était “chez nous”. Des lieux qui possèdent la mémoire! La gravure au canif dans le pupitre d’école, le marron mis en terre et devenu arbre géant, le cimetière...
Notre nécessaire insertion dans un espace de vie réel, et dans la communauté qui l’habite et le gère avec nous, représente donc une appartenance spécifique et essentielle. Sauf exception, cette communauté “locale” ne coïncidera jamais plus a priori avec les communautés culturelles, religieuses, linguistiques, scientifiques, professionnelles, récréationnelles ou autres auxquelles nous déciderons d’appartenir en outre. Les individus qui s’y côtoient seront ainsi de plus en plus riches d’appartenances variées et multiples.
Les lieux ont d’ailleurs de tout temps accueilli les individus les plus divers, les expressions culturelles les plus variées. De ceci aussi, ils ont conservé la mémoire. A l’échelle d’une vie, nous avons l’illusion d’une permanence. L’histoire d’un lieu témoigne du contraire: ce ne sont que brassages, de populations ou de cultures. Entrez dans une église de chez nous, témoin multiséculaire des vies et des croyances des hommes et femmes qui vécurent sous sa protection. Les structures architecturales rappellent leur héritage européen tantôt grec, tantôt romain, tantôt italien, tantôt allemand. Les vitraux dépeignent des prélats en costume byzantin, des chevaliers en armures, des soldats romains. Les statues évoquent les légendes d’ici ou d’ailleurs (Saint-Nicolas, évêque de Myra, à côté de Saint-Antoine, moine de Padoue). Un peu partout, des inscriptions en latin, en hébreu. Dans l’air, des odeurs d’encens, venu d’Inde ou de Smyrne. Et une musique, sans doute de Bach ou de Palestrina. Dans quelques églises de nos villages, vous verrez même évoquer cette croyance pas tellement ancienne en un paradis où l’on mangeait de la crème au riz avec des cuillers en or. Ainsi, nos appartenances les plus profondes, les lieux de notre petite enfance, nous ont-elles enseigné très tôt cette riche diversité des coutumes, des langues et des cultures.
La délimitation de zones territoriales politiques, telle que l’implique le processus de régionalisation voire de scission de la Belgique, devra donc être en tout premier lieu axée sur la préservation de ces espaces de cohabitation de proximité harmonieuse, efficace, solidaire. Scinder de telles communautés régionales en fonction d’appartenances autres, religieuses, linguistiques, ethniques ou culturelles, sera toujours porteur de souffrance et d’instabilité, source de conflits sans fin.
Extrait de: "Monoflamands et monowallons: errances et dangers des idéologies mono-identitaires" - paru en 2000.
[i] M. Waters, 1990. Cité par M. Martiniello: L’ethnicité dans les sciences sociales contemporaines. Collection “Que sais-je?”. PUF, Paris, 1995, p. 67
[ii] Dans le passé déjà, les migrations, les guerres, les voyages et les mariages mixtes avaient créé une remarquable et complexe diversité dans l’identité et les appartenances des individus et des familles. Voir à ce propos, par exemple, l’étude de Marie-Carmen Smyrnelis “Jeux d’identité à Smyrne aux XVIIIe et XIXe siècles”. In Hervé Le Bras (Ed.): L’Invention des populations. Biologie, idéologie et politique. 1 volume, 264 pages. Odile Jacob, Paris, 2000.
[iii] Yves Brunsvick et André Danzin: Naissance d’une civilisation. Unesco, Paris, 1998, p. 84
[iv] Cette importance prépondérante de la solidarité de proximité sur toutes les autres appartenances était déjà mise en valeur dans la parabole du bon Samaritain (Evangile selon Saint-Luc, 10, 29).
[v] Même l’université prend de plus en plus un rôle d’acteur régional. Parlant des critères en fonction desquels l’étudiant d’aujourd’hui va choisir son université, Marcel Crochet, recteur de l’UCL, disait très précisément “La proximité est en train de prendre le pas sur les appartenances.” (Exposé présenté à l’assemblée générale de l’association des médecins internistes de l’UCL, le 18 mars 2000).
[vi] C’est Roger Planchon qui fait ce commentaire. Cité par Daniel Cohen. Richesse du monde et pauvreté des nations. Flammarion, 1999, p. 98.
[vii] Michel Savy et Pierre Veltz (éds): Economie globale et réinvention du local. Editions de l’Aube, Paris, 1995.
[viii] Martine Théveniaut-Muller. Le développement local. Une réponse politique à la mondialisation. Desclée de Brouwer, Paris, 1999, p.26.